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Vie et mort d'Ester
Eskiss
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Les portails d'Ester
![]() ![]() Situation initiale(par Eskiss)La porte grinça une fois. Puis elle entendit la voix agacée d’une gardienne : « Allez, dépêche-toi d’entrer là -dedans ! » Quelques bruits de pas maladroits, le cliquètement des menottes et le gémissement du sommier s’affaissant sous le poids d’une personne s’asseyant dessus. Elle garda les yeux fermés, son visage pressé contre ses genoux. Une nouvelle compagne de cellule ? Peu lui importait. Elle préférait se concentrer, se rappeler de toutes ses forces de comment c’est, dehors. Elle essaya de se souvenir des arbres, de la ferme de son grand-père, du scintillement des lampadaires dans la ville le soir. Mais tout était flou, elle n’arrivait qu’à visualiser les murs de bétons qui étaient son quotidien depuis bientôt trois ans. Elle soupira. Tenta de se réconforter en se rappelant la raison de sa présence ici. « Toi aussi tu es là pour participer à leur programme ? » Elle sursauta, leva brusquement la tête et ouvrit les yeux. Face à elle, une jeune femme d’une vingtaine d’année, bouille ronde et souriante, yeux pétillants, un sourire aux airs de question suspendue étirant ses lèvres.
Elle hĂ©sita, elle n’avait pas vraiment envie de parler. Mais tant qu’à partager sa cellule avec une autre… « Oui. » Sans se laisser dĂ©monter par la sĂ©cheresse de sa rĂ©ponse, sa vis-Ă -vis reprit avec entrain : « Cool ! Tu sais ce que c’est toi ? Tu y a dĂ©jĂ participĂ© ? Ils m’ont rien dit, ils ont juste parlĂ© d’une remise de peine de la moitiĂ© de ce qu’il me restait Ă tirer alors du coup je me suis dit que c’était une occasion en or, j’ai signĂ© direct ! J’ai quelqu’un qui m’attend, dehors. Je veux pas la faire attendre trop longtemps…. » Ses yeux se perdirent dans les craquelures du plafond et une moue triste apparĂ»t sur son visage. Puis, secouant la tĂŞte, elle se retourna Ă nouveau vers elle : « Au fait, tu t’appelles comment ? — 071969. » Elle Ă©clata de rire : « Je te demande pas le foutu matricule qu’ils nous ont donnĂ©, je te parle de ton vrai prĂ©nom ! Celui que tu portais quand tu Ă©tais dehors. Tu en avais un, rassure-moi ? » Elle resta interdite quelques secondes. Personne ne lui avait jamais demandĂ© depuis trois ans et elle s’était habituĂ©e Ă ne rĂ©pondre qu’à ces chiffres depuis ce temps. Elle paniqua un instant Ă l’idĂ©e de l’avoir oubliĂ©, puis, dans un Ă©clat, rĂ©ussit Ă s’en souvenir : « Je m’appelle… Ester. — Oh c’est un joli prĂ©nom ! Moi c’est Sarah, enchantĂ©e ! »
Les journées s’enchainaient, suivant infailliblement le même rythme. Lever, petit-déjeuner, exercices physiques en groupe sous la surveillance d’une gardienne à l’air revêche, retour dans la cellule. Déjeuner. Après-midi consacrée à des tests, tant physiques que psychologiques. Dîner, extinction des feux à vingt-deux heures. Ni Ester ni Sarah n’avaient trouvé d’indice sur le programme pour lequel elles s’étaient portées volontaire. La seule condition pour l’intégrer était une parfaite santé physique et mentale. Rien d’autre ne leur avait été expliqué. Sarah avait bien essayé de discuter avec les scientifiques qui leur faisaient effectuer les tests, mais sans succès. Ils étaient imperturbables, les ignoraient au mieux, les réprimandaient le plus souvent. Le soir, elles discutaient toutes les deux, essayant de deviner ce qui se cachait derrière tout ça, partageant les bribes de leur passé. Sarah, surtout. Ester, elle, préférait rêvasser sur sa couchette, bercée par la voix tour à tour enthousiaste, émue ou pensive de sa compagne. Si elle avait rapidement appris tous les détails de sa vie – le meurtre de son compagnon violent, sa petite fille laissée à ses grands-parents, les dix ans qu’ils lui restaient à passer en prison –, elle s’était peu confiée. Elle n’en voyait pas l’intérêt. Ni ne voulait sentir son regarder changer. Elle ne lui avait même pas dit combien d’années il lui restait. Qu’aurait-elle dit en apprenant qu’elle était censée purger encore cinquante ans ?
Nouvelle journée, nouveau bol de porridge, floconneux, insipide. La porte s’ouvrit, une gardienne y passa la tête « Matricule 101492, viens avec moi ! » Sarah obtempéra, saluant au passage sa compagne d’un geste de la main et d’un clin d’œil. Puis elle disparut. La journée se poursuivit comme à son habitude. Exercices, repas, tests. Mais le soir, en revenant dans sa cellule, elle la trouva vide. Sarah ne revint pas le lendemain matin. Ni le lendemain soir. Ni le surlendemain. Ester hésita à interroger les gardiennes. Renonça. Elle n’était qu’une prisonnière, elle ne s’attendait pas à une quelconque réponse. Et peut-être même était-ce préférable de ne pas savoir. Mais elle ne put s’empêcher d’éprouver un pincement au cœur en contemplant le lit vide en face d’elle. Elle avait apprécié avoir quelqu’un à écouter, même si ça n’avait été que le temps de quelques semaines.
« Matricule 071969, lève-toi et viens par ici ! » Elle obtempéra, étira en se levant ses membres encore engourdis de sommeil et suivit la gardienne dans les couloirs sombres. Celle-ci la mena jusqu’à une pièce où un jeune homme lui injecta distraitement un liquide clair dans les veines. Puis on la conduisit dans une pièce et on lui ordonna de s’allonger sur le lit qui y trônait. Elle obéit, ses paupières soudainement lourdes. Une irrépressible envie de dormir l’envahit. Elle envisagea de lutter quelques secondes. Leur montrer qu’elle n’était pas totalement à leur merci. Renonça. Une vague noire emporta sa conscience sur son passage.
Elle se rĂ©veilla avec un mal de tĂŞte lancinant. Elle rassembla avec difficultĂ© ses pensĂ©es Ă©parpillĂ©es, chaque inspiration Ă©tait douloureuse. Elle prĂ©fĂ©ra garder les yeux fermĂ©s, Ă©coutant le bruit qui l’environnait. Un ronronnement mĂ©tallique, un Ă©trange grĂ©sillement, des voix qui se lançaient des ordres. Deux hommes, Ă cĂ´tĂ© d’elle : « Elle va bientĂ´t se rĂ©veiller ? — Normalement oui, l’anesthĂ©sie ne devrait pas faire effet plus longtemps. — Vous pensez qu’elle fera mieux que la prĂ©cĂ©dente ? — La matricule 101492 ? J’espère bien. C’est quand mĂŞme la première Ă ĂŞtre revenue. Si elle l’a fait, c’est que c’est possible. — Dommage qu’elle ne se souvienne plus de rien. Elle a vu quelque chose, c’est sĂ»r, mais elle est incapable de raconter quoique ce soit. — Probablement un effet du dĂ©placement quantique, ça a dĂ» avoir un impact sur son cerveau. Ou simplement le choc, mais j’en doute. Enfin peu importe, celle-lĂ au moins nous ramènera quelque chose d’exploitable ! Alors rĂ©veillons-la ! »
Ester sentit une odeur insoutenable envahir ses narines. Elle ouvrit avec sursaut les yeux et tenta de se redresser. Deux hommes la retinrent immédiatement par les épaules et la rabattirent sur le lit. Un troisième, un homme blond à forte carrure et aux yeux las, s’approcha d’elle : « Matricule 071969 ? Bienvenue dans notre labo. Nous menons des expérimentations sur le déplacement quantique. Plus précisément… le voyage entre les dimensions. Et c’est à ça que vous allez nous aider. » Sans lui laisser le temps de réagir, il reprit en l’auscultant : « Voyez-vous, malgré tous nos efforts, aucune machine ne nous est jamais revenue. Dès qu’elle passe le portail, elle disparaît de nos écrans. Impossible de la contrôler. Alors nous avons décidé de revenir aux bonnes vieilles méthodes : l’exploration humaine. Et hier, notre premier explorateur est revenu sain et sauf ! Le temps qu’il se repose, nous avons besoin d’un second assistant. Vous ! Imaginez la chance que vous avez, vous allez pouvoir être une véritable pionnière pour l’humanité ! » Elle écarquilla les yeux, peinant à appréhender la situation. Un portail dimensionnel ? Elle, une exploratrice ? Et Sarah… soudain elle sentit sa vision se troubler. « Ah, vous avez quelques difficultés de vision ? C’est normal, nous avons implanté une caméra dans votre œil droit, histoire que vous puissiez nous ramener de superbes images ! Rassurez-vous, la gêne va rapidement disparaître au bout de quelques heures. En attendant, prenez-ça. » Il lui tendit un cachet et un verre d’eau. Elle l’avala et sentit avec soulagement la douleur desserrer son emprise sur son crâne. Bien décidée à interroger le savant, elle ouvrit la bouche pour parler mais il l’interrompit : « Je suis sûr que vous avez de nombreuses questions, mais nous n’avons pas vraiment le temps. Rassurez-vous, nous nous sommes assurés que vous étiez apte pour cette mission. Vous portez en ce moment une combinaison dernier-cri, capable de vous permettre de survivre dans la plupart des milieux, même les plus hostiles. Allez, levez-vous et suivez-moi. »
Avec un grognement, elle obtempéra, examinant au passage la combinaison argentée qui l’enveloppait. Chaude et fine à la fois, elle enveloppait tout son corps, sans qu’elle arrive à voir de fermeture éclair ou de boutons pour l’ouvrir. Elle espéra qu’ils lui expliqueraient au moins comment se soulager. La pensée de la première exploratrice transdimensionelle baignant dans son urine lui tira un ricanement qui s’interrompit à l’instant où elle aperçut le portail.
Il irradiait la pièce d’une lumière violette. Sous un linteau chromé, une sorte de halo palpitait, ses voiles dansants de façon hypnotique. Elle était incapable d’en détacher son regard. Parfois, un voile semblait se déchirer et dévoiler l’espace d’une seconde une vision, forêt aux arbres immenses, soleil rougeoyant, lunes jumelles dans un ciel émeraude. Avec fascination, elle s’en approcha jusqu’à ce que le scientifique l’arrête : « Tout doux ! Je comprends que vous soyez excitée, après tout c’est la plus belle réalisation de l’humanité de toute son histoire ! Mais je dois tout d’abord vous briefer sur quelques points. » Elle se tourna vers lui, attentive. La moindre information qui pouvait lui être utile l’intéressait. Il reprit : « A vrai dire, je n’ai qu’un seul conseil : ne vous attendez pas à quoique ce soit. L’inattendu sera forcément au rendez-vous. Allez-vous vous déplacer dans l’espace ? Le temps ? Les deux ? Il y aura probablement un impact sur votre corps. Nous avons déjà constaté que vous pouviez égarer des choses, notre dernière exploratrice nous est revenue complètement nue. D’où la caméra dans votre œil d’ailleurs. Au nom de l’Humanité, je vous souhaite bonne chance. » Il la salua, tandis que deux gardiens s’avancèrent vers elle, avec la nette intention de la pousser dans le portail si elle n’y allait pas se son plein gré. Le scientifique s’arrêta soudainement de marcher et se retourna, une moue agacée sur le visage : « Ah, au fait, nous comprenons que vous puissiez avoir des velléités… d’indépendance. Que vous envisagiez de ne pas revenir. Pour vous… inciter, nous vous avons injecté un neurotoxique pendant votre opération. Il mettra dix jours à agir. Alors soyez sûre de revenir d’ici là , d’accord ? » Et il se retourna, sifflotant, les yeux rivés sur l’écran de sa tablette.
Elle sentit d’abord la rage l’envahir. Pionnière de l’Humanité ? Exploratrice ? Un cobaye plutôt ! Et manifestement pas la première au vu de la conversation qu’elle avait surprise ! Plonger dans des mondes inconnus, l’espace peut-être, sa vie suspendue à l’implacable menace du poison endormi dans son corps ? Mais avait-elle vraiment le choix ? Et – ses yeux inexorablement attirés par le portail, son corps bouillant d’adrénaline – n’avait-elle pas envie d’essayer ? Et de revenir ? Il fallait qu’elle revienne. Pour le soleil, les arbres et le doux halo des lampadaires les soirs de pluie. Pour sentir à nouveau la brise marine sur sa peau. Pour enfin regagner sa liberté. Après une profonde inspiration, elle plongea dans le portail, disparaissant dans le méandre des dimensions. Cette histoire fait partie d'un tout plus grand ! |