(par Eskiss)(Thème : Western)
J’aurais jamais dû relever son défi.
Je le fixe avec rage. Ses prunelles acier à l’étincelle moqueuse, son fin sourire, ses épaules négligemment relâchées en arrière, tout en lui joue la provocation. Il se permet même le luxe de bailler légèrement, en s’assurant de garder un œil sur moi.
Je serre les dents. Le vent bat mon visage, je ferme à demi les paupières, me concentre sur lui. L’air est lourd, j’ai du mal à respirer.
J’ancre mes jambes au sol, j’entends comme dans un rêve des exclamations. Il a voulu du public, forcément. L’enfoiré.
J’aurais dû m’en douter quand il était entré avec fracas et m’avait lancé le gant. J’aurais pu refuser – j’aurais dû refuser. Mais quand il a parlé, tous m’ont regardé et j’ai pu lire dans leurs regards qu’ils m’en croyaient incapable. Alors j’ai voulu leur montrer que je n’avais pas peur, que j’étais tout aussi courageux qu’un autre.
Et maintenant je suis coincé là .
Je le contemple, sa chemise aux boutons de nacre, son pantalon en cuir, ses longues mains posées négligemment dessus. Blanches, si fines, des mains de pianiste – ou de tueur.
Il me renvoie un sourire carnassier, un éclat brillant m’aveugle. Il a une foutue dent en or. Et il se paie ma tête. Le voir aussi confiant me fait relever la tête et lui sourire en retour. AH oui, tu veux jouer à ça ? Et bien on peut être deux. Je serai pas celui qui craquerai le premier. Je vais te montrer de quel bois on est faits par ici.
Le temps s’étire, insupportable. Je cligne des yeux, chasse quelques grains de poussières qui s’y collent. Ne pas le perdre du regard. Surveiller ses mains. Garder mes appuis stables. Résister, encore. Lutter contre la nausée qui m’envahit, la bile que je sens remonter en moi. Impossible. Je ne PEUX pas avoir peur. De quoi j’aurais l’air sinon, devant tous ceux qui nous regardent ?
« Alors, tu te sens pas bien ? T’as l’air un peu vert, nan ? »
Son ton est narquois, sa langue acérée. J’aimerai lui répondre un trait bien senti mais je suis incapable de me concentrer, et encore moins de prononcer quoique ce soit d’intelligible. Je me contente de lui faire ma plus terrible grimace. Ça le fait marrer, je sens la rage qui m’envahit, le blanc-bec ! Je peux pas le laisser gagner, faut que je lui fasse ravaler sa confiance en lui. J’essuie mes mains moites sur mon pantalon, je me répète que ça va aller, ça va aller, faut juste que je résiste à l’angoisse, que je sois attentif jusqu’à ce que tout soit fini, qu’un seul instant d’inattention suffirait à …
Je sens un goût acre dans ma gorge, la bile qui remonte et brûle mon œsophage, j’en peux plus alors je me penche et je dégueule par-dessus la barrière, en long spasmes douloureux. J’entends les rires et les acclamations des spectateurs en contrebas.
Lui aussi se marre en voyant ma tête déconfite.
Charitable, il me tend un mouchoir et me lance :
« T’es mauvais Billy… je te l’avais bien dit que tu supporterais pas deux tour du Sick Mountain Ride ! »