Un retard calculé
(par Patchwork)(Thème : DĂ©fi de Sourne et Awoken)
Balai, seau, serpillère, produits ménagers, sac poubelle. L’attirail habituel du technicien de surface, juste à proximité d’un homme en uniforme. La taille moyenne, un peu d’embonpoint, les traits burinés, strictement rien de remarquable. Il nettoie les tables, passe la serpillère dans les couloirs, engueule les gens qui laissent traîner des emballages de friandises ou laissent des boulettes de papier à côté de la poubelle. Mais c’est aussi lui qui remplit la machine à snacks et répare la cafetière au besoin. Son utilité discrète est sa meilleure arme. Il est là depuis la rentrée il y a une semaine et personne ne l’a vraiment remarqué.
Une lettre, un sac et ses vêtements, c’est tout ce qu’il avait quand il est arrivé. Il n’avait pas vraiment les mêmes traits – longues oreilles, minuscule, les cheveux noirs et la peau mate. Et il tenait le papier doré en forme de biscuit comme si sa vie en dépendait. Il a évité la… Souris ? Gerbille ? Bref. La petite chose poilue qui gardait l’entrée de patte ferme.
L’uniforme de technicien de surface était ce qui lui avait donné l’idée de son camouflage. Il voulait, avant de se dévoiler, observer et comprendre. Et qui de mieux qu’un nettoyeur de couloirs pour entendre les bruits de couloir ? Quoi de mieux que de ranger l’internat pour se faire une idée de ceux qui y dorment ? Quelle meilleure occasion de comprendre la Directrice qu’en nettoyant son bureau ? Après tout, personne ne prête attention à un technicien de surface. Il l’a appris il y a longtemps. Bien après sa naissance, cependant.
Une longue toge sombre et des yeux perçants derrière une paire de lunettes, un bureau couvert de papiers eux-mêmes couverts de formules obscures, une pièce encombrée de piles et de piles de livres. Ce sont les premières choses qu’il a vu. Son créateur, son processus de genèse.
— « Eh bien, tu en auras mis du temps Ă ĂŞtre fini, toi », avait grommelĂ© le vieillard. « Maintenant debout. Tu as une montagne de choses Ă apprendre. »
La montagne de choses à apprendre s’était révélée conséquente. La métamorphose, quelques rudiments de magie, la façon de bouger et de s’exprimer des dragons, kobolds, Grandes et Petites fées, humains, gobelins, elfes ou autres satyres. La diplomatie, l’espionnage. Il n’avait pas parlé à grand-monde jusqu’à ce que son créateur – un mage renommé, d’après ce qu’il avait compris – l’emmène à la Cour Unseelie pour faire sa présentation.
La marionnette blanche qu’il était, pas plus grande qu’un chat, avait appris son but à ce moment-là : il avait été conçu pour l’espionnage. Et la Cour avait applaudi son créateur. Mais la petite marionnette ne savait pas quoi en penser. Au bout du compte, il s’était enfui et avait simulé une chose tout juste née dans l’un des peuples qu’il imitait. Adopté par l’une d’entre eux qui l’avait appelé Carmin, il avait pu vivre quelques années comme l’un d’entre eux. Mais son créateur l’avait retrouvé, et depuis il fuyait de ville en ville, changeant de noms et d’apparences comme de chemise. Du moins, jusqu’à ce que la lettre arrive.
l’Académie avait été longue à atteindre, mais Carmin- non, Arlen- non, Minerva- oh, zut ! Il lui fallait un nouveau nom. Un nom confortable… Patchwork. Ironique, subtil. Parfait. L’Académie avait été longue à atteindre, pensait-il donc, mais ce lieu lui permettra sans doute d’apprendre la Magie dont il a besoin pour surpasser son créateur et gagner sa liberté. Et en attendant, il sera sans doute en sécurité.
La fenêtre comme porte d'entrée pourra sans doute lui garantir l'entrée en fanfare dont il a besoin pour se rendre encore plus invisible sous son autre identité. C’est ce qu’il calcule en s’approchant des fenêtres de la Machine à Café, en-dessous de laquelle il sait que la salle de classe se trouve. Celle-ci doit être remplie d’élèves, à cette heure. Une petite métamorphose et il descend le long du mur, fourmi rouge comme il y en a tant d’autres. Pas sur cette façade, il s’en est assuré pour ne pas se mettre une colonie entière à dos.
La rambarde de la fenêtre est froide sous les doigts qu’il re-métamorphose, se balançant sans effort à l’intérieur de la salle. La fenêtre est ouverte – normal par ces températures. Alors qu’il atterrit sur le sol, un élève blond et cornu le salue sans lever les yeux d’un « hey, salut Batman ». Un autre, la manche de sa chemise rabattue par une épingle à nourrice, s’est levé d’un coup, le teint pâle et le regard résolu. Parfait. Focaliser les attentions.
— « Je ne sais pas de qui tu parles, l’ami », sourit le Changeformes. « Mais moi, je m’appelle Patchwork ! Patch pour les intimes. J’ai du retard, je crois… Quelqu’un peut me passer ses notes de cours ? »
Cette histoire fait partie d'un tout plus grand !