L'Académie de Lu





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(par Lu' Directrice et Louloutre)
(Thème : DĂ©fi d'Elinor)



Un frisson glacé remonte le long de mon échine. L’eau est bien plus froide de ce côté de l’océan. Je ne me suis jamais rendue à cet endroit, père ne me l’a jamais permis. S’il savait ce que je m’apprêtais à faire, il m’enfermerait dans ma chambre avec mes sœurs.

Je regarde avec appréhension la bouche noire qui me fait face. L’entrée de la grotte de la sorcière. J’ai beaucoup entendu parlé d’elle, de ces services qu’elle rend aux gens qui osent lui en faire la demande. Beaucoup de légendes, peu de personnes capables d’en témoigner réellement.

Je prends mon courage à deux mains et nage jusqu’aux ténèbres. J’entends des bruits étranges qui ne me disent rien qui vaille, mais je suis décidée. J’ai besoin d’elle, besoin qu’elle exauce mon vœu le plus cher.


Quelqu’un vient d’arriver dans mon repère. La pauvre âme, elle ne semble pas avoir l’habitude des grottes sous-marines… Et la mienne est si… particulière. Il est vrai que je pourrais arranger un peu les lieux ; les visiteurs ont tendance Ă  se plaindre des algues qui se prennent dans leurs nageoires, se plaindre qu’il fait quand mĂŞme très sombre, qu’avec mes pouvoirs, je pourrais enfermer des poissons luminescents pour les aider Ă  se repĂ©rer dans ma caverne…

Quels naïfs… On n’a rien sans rien. Ma décoration est idéale pour repousser ceux qui ne tiennent pas plus que ça à leurs espoirs.

Après tout, mes chĂ©ris, rien ne vous oblige Ă  venir me voir pour rĂ©soudre vos problèmes ! L’ambiance lugubre de cet endroit, c’est ce qui fait son charme ! Si vous y pĂ©nĂ©trez, c’est que vous savez ce que vous voulez, et surtout que vous ĂŞtes prĂŞts Ă  en payer le prix.


Je pousse un petit cri lorsque l’une de mes nageoires se prend dans une algue. Avec des gestes fébriles, je m’en dégage et poursuis ma route. Lorsqu’enfin je perçois une lueur, je me dépêche de la rejoindre.

Le cœur de la grotte est à peine plus accueillant que le chemin pour y accéder. Mais mon regard est tout entier attiré par la créature qui se tient au milieu. Son corps prend toute la place de la caverne, emplissant l’espace. Deux yeux bleus glacés me détaillent de bas en haut. Je soutiens son regard, notant du coin de l’œil les longues tentacules qui s’agitent autour de moi.


Bien, ma future cliente arrive enfin devant moi. Elle est mignonne, dites-moi ! De belles et grandes nageoires colorĂ©es, de beaux bijoux autour du cou... Elle m'a tout l'air d'ĂŞtre de race noble. Tâchons de lui faire un bon accueil.

"VoilĂ  bien longtemps que je n'ai pas eu le plaisir de rencontrer un membre de la famille royale. Que me vaut l'honneur d'une telle visite ?"


Sa voix grave me fait frissonner.

“Madame la sorcière, je vous prie de bien vouloir m’excuser pour mon intrusion. Je souhaite bénéficier de vos services…”


"Ça, je m’en doute. Peu de gens arrivent ici par hasard…”

Ce qui est loin d’être faux ; mĂŞme des poissons Ă©garĂ©s ne viendraient pas ici. Ma nourriture, je dois la chasser. Et la peur que j’inspire dans les environs rend la tâche ardue.

Je reprends, sur le ton le plus mielleux possible. Un client est un client ; les affaires sont ma vie.

“Et je me doute aussi que si tu viens ici, c’est que tu n’as rien Ă  perdre. Je me trompe ?”


Ses mots sont terribles de vérité. Je n’ai rien à perdre, mais tout à gagner. Mon cœur bat fort dans ma poitrine. Elle est proche, trop proche de moi, mais je ne recule pas.

“Vous avez raison, je n’ai rien à perdre. Je suis déterminée.”

Sa poitrine gronde lorsqu’elle rit de ma réponse. Je ne me laisse pas démonter.

“Je souhaite devenir humaine.”


Ah ! Une sirène qui veut devenir humaine… Ça, c’est du nouveau ! Et un service digne de mes pouvoirs. IntĂ©ressant… intĂ©ressant… Plus intĂ©ressant que ces gens qui viennent me voir pour des choses qu’ils pourraient obtenir par eux-mĂŞme.

Ses yeux ne mentent pas : c’est bien ce qu’elle dĂ©sire. J’hĂ©siterais presque Ă  ne pas ĂŞtre trop exigeante sur le tarif, si je n’avais pas une rĂ©putation Ă  tenir. Mais testons un peu sa volontĂ©.

“Bien, en voilĂ  un souhait peu commun. Mais dis-moi… Pourquoi souhaites-tu un tel changement ? Et surtout… qu’es-tu prĂŞte Ă  donner en Ă©change ?”


Je m’attendais Ă  sa question. Bien sĂ»r que ce vĹ“u ne peut pas ĂŞtre gratuit. Il va falloir payer. Mais quoi ? Et que suis-je prĂŞte Ă  donner pour devenir humaine ? Beaucoup de choses, mais je n’ai pas grand chose. Je ne peux pas mettre mon royaume en pĂ©ril, ni impliquer ma famille. Il faut que cela vienne de moi.

Je plonge mon regard dans ses yeux si perçants. Je suis persuadée qu’elle peut lire en moi aussi facilement que mère le pouvait.

“La raison pour laquelle je veux devenir humaine ne vous regarde pas. Elle n’appartient qu’à moi.”

Je sens la tension dans son corps à ma réponse, alors j’enchaîne rapidement.

“Je peux vous donner mes bijoux, si vous le souhaitez.”


Je ris. Ah, je ris !

“Je n’ai que faire de bijoux, petite ! Ils n’ont aucune valeur, pour moi. Ha ha, non… Non, non, non. Mes tarifs sont plus... extravagants. Ce que je demande vaut plus que tous les trĂ©sors de l’ocĂ©an.”

Je suis la sorcière des mers. Toutes les pierres précieuses, je pourrais les avoir qu’elles ne vaudraient rien. Je cherche des prix qui redéfinissent la valeur des choses. Des prix qui mettent à l’épreuve. C’est un jeu. Je suis l’arbitre, et je ne me laisse corrompre que contre la garantie de mon divertissement.

“Oh, je sais. Puisque tu ne veux pas me dire ce qui t'amène, j’imagine que la parole t’est inutile.”


Je dĂ©glutis pĂ©niblement. J’aurais souhaitĂ© enchĂ©rir petit Ă  petit, jusqu’à arriver Ă  un prix certes Ă©levĂ© mais raisonnable. Ma parole ? Qu’est-ce qu’elle veut dire ? Elle parle de… ma voix ? C’est ma voix qu’elle veut ?

Je porte une main tremblante Ă  ma gorge. Chanter fait tellement partie de ma vie que je ne m’imagine pas ne plus en ĂŞtre capable. Toutes ces heures que je passe Ă  jouer avec les mĂ©lodies, qu’est-ce que j’en ferai ? La simple idĂ©e de ne plus sentir mes cordes vocales vibrer au rythme de ma volontĂ© me glace le sang.

“Vous ĂŞtes certaine que c’est ce que vous voulez ? Ne puis-je pas vous proposer autre chose ? Je pourrais… Je pourrais me passer d’une main ?”

Cette idée m’était presque aussi insupportable que de perdre ma voix, mais on pouvait vivre avec une seule main.


Ah… nous y voilĂ . L’étape du marchandage. Si je pouvais encore sourire davantage, mon visage serait complètement fendu. On peut se passer d’une main, certes, mais c’est nettement moins amusant. Et elle aura dĂ©jĂ  bien assez de mal Ă  se dĂ©placer sur de nouvelles jambes ; la laisser avec un si gros handicap serait criminel, mĂŞme pour moi.

“Ce n’est pas tant ce que je veux qui importe, mais plutĂ´t ce que ça te coĂ»tera Ă  toi. La magie a un prix. Si tu me demandes une mĂ©tamorphose aussi radicale, je dois te faire payer un prix Ă©quivalent. Certes, je pourrais offrir mes services gratuitement, mais Ă  quoi bon ? Si c’est pour me retrouver Ă  exaucer bĂ©nĂ©volement la moindre requĂŞte du premier venu, ça n’a plus la mĂŞme saveur… Tu comprends oĂą je veux en venir ?”


Je me pince les lèvres. La magie a un prix, mais elle est en capacité d’offrir ses services. Tout n’est qu’une question de saveur pour elle, de jeu. Elle ne me donnera pas ce que je veux sans rien en retour.

Je prends une profonde inspiration, tâchant de calmer les battements erratiques de mon cœur.

“Je ne suis pas la première venue. Vous l’avez dit vous-même, je suis de famille royale.”

Je prends le temps de respirer calmement avant de reprendre.

“Mais tout travail mérite salaire.”

Ma voix. C’est de ma voix dont nous sommes en train de parler. Mon dĂ©sir de devenir humaine vaut-il vraiment ce sacrifice ?

Au fond de moi, je connais déjà la réponse.

“Très bien. Vous pouvez prendre… ma voix.”


Bien, bien, bien. Je m’approche et lui tends la main. C’est sans doute un des meilleurs échanges que j’ai eu à faire depuis bien longtemps.

“Nous avons un marchĂ©, alors ?”


Je regarde fixement sa paume. Plus que jamais, j’ai l’impression que mon cœur va exploser. Je tends une main que j’espère ferme pour serrer la sienne.

“Nous avons un marché.”


Et c’est parti pour le grand spectacle. Je pourrais effectuer sa transformation en un claquement de doigts, mais j’ai un tel goĂ»t du spectaculaire… J’aime le travail bien fait. Si c’est trop rapide, c’est bâclĂ©. Et ma cliente est une princesse, je me dois d’offrir une prestation Ă  la hauteur de son titre !

Je m’applique à remodeler son corps. C’est délicat, mais rien de bien compliqué.


Je n’ai pas le temps de comprendre ce qui m’arrive que mon corps ne m’appartient déjà plus. La douleur est fulgurante. Je sens mes nageoires fondre pour devenir… autre chose. Je ne sais pas si la sorcière cherche à me tuer ou si elle effectue réellement sa part du marché, mais elle y prend un plaisir certain.


Je n’oublie pas de prendre mon dû au passage.


Le plus dur arrive lorsqu’elle s’occupe de ma voix. J’ai l’impression de perdre une partie de moi-même, ma petite étincelle me quitte, me plongeant dans le noir, et je me sens vide, tellement vide… Ma gorge me brûle, j’ai la sensation de ne plus pouvoir respirer. Une larme perle à mon œil lorsque je songe à ce qu’auront été mes derniers mots.


Je n’oublie pas non plus de former une bulle d’air autour d’elle pour la faire remonter Ă  la surface. Il ne s’agirait pas qu’elle se noie ou qu’elle subisse de brusques changements de pression ; ce serait du gâchis. Je lui donne l’impulsion nĂ©cessaire pour aller Ă  la surface ; je l’envoie près d’une plage.

Et je suis ses premiers pas depuis ma boule de cristal.


Respirer de l’air me semble douloureux. Comment les humains s’y prennent-ils pour aspirer quelque chose d’aussi sec ? Je n’ai pas le temps d’y rĂ©flĂ©chir que je crève la surface.

Une plage. Je suis arrivée. Je me traîne sur le sable en respirant bruyamment. En me retournant, j’aperçois enfin mes jambes. Mes. Jambes. J'agite maladroitement mes orteils. La sensation n’est pas agréable, mais je ne me laisse pas démonter.

À l’aide de mes bras, je me redresse. Lorsque je parviens enfin à me mettre sur pieds, j’ouvre la bouche pour hurler. Mais aucun son n’en sort. J’ai perdu ma voix. La douleur qui me traverse est atroce, j’ai la sensation que des milliers de lames me cisaillent. Je tombe à genoux.

Ai-je vraiment perdu ma voix pour ça ?














Eskiss

elle est cool la collaboration surtout que j'imagine perdre sa voix pour l'une comme pour l'autre ca doit etre une hantise on reste assez proche du conte originel, la sorcière est bien marchandeuse comme il faut (et je suis content j'ai deviné de suite qui avait fait quelle partie ^^)


Le 18/04/2021 à 17:14:00



Elinor

je réagis seulement aux derniers contes postés mais votre collaboration sur la petite sirène est très sympa. Vos deux styles se marient très bien (la preuve : j'ai pas réussi trouver qui est qui ^^'). Bravo mesdames


Le 22/04/2021 à 13:08:00

















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