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L'Histoire de Ju
![]() ![]() Son corps était tout ce dont il avait besoin. Le rituel ne pouvait s’en passer, je le savais pertinemment. Je l’observais, les yeux mi-clos, les muscles tendus à l’extrême. Je ne pouvais m’empêcher de penser que celui qu’Il avait choisi devait être exceptionnel.
Devant moi, l’homme basané au t-shirt floqué d’un chacal me fait signe que je peux y aller. Je ferme les yeux. Je me retrouve sur les lieux en quelques instants. Il fait nuit. Devant moi, les pierres tombales s’alignent à perte de vue. Autant de défunts, et nombreux sont ceux qui ne connaitront jamais le réel repos. Mais je ne suis pas là pour tous. Je ne dois en ramener qu’un seul.
Je sors un ankh de la poche de ma veste, et le laisse pendre au bout d’une chaine dorée. Le bijou tressaute, et je me laisse guider par ses vibrations, de plus en plus insistantes. Chaque tombe que je dépasse est une histoire.
Un début, un milieu, une fin.
Une naissance, une vie, une mort.
Une joie, un ennui, une tristesse.
Je change de rangée. D’après l’Ankh, la tombe est ici. Je vérifie qu’aucun humain ne me dérangera. Quelques instants passent. Parfait. Par curiosité, je regarde comment s’appelait l’humain… Je déchiffre les premières lettres. Ju… J’arrête. Le reste des lettres est et restera toujours pour moi du charabia. Pourquoi les hommes ont-ils abandonné les dessins ?
Une pelle apparait dans mes mains. Démesurée, aux yeux des humains. Parfaitement à ma taille. Je creuse. Dix coups me suffisent à déterrer le cercueil. Un coup supplémentaire me permet de l’ouvrir. Je prends le corps du défunt, je sens encore son âme à l’intérieur. Contrairement à d’autres morts, celle-ci est lumineuse. Je ferai mieux d’y aller, avant de m’attirer des ennuis. Je pose le corps au sol, je refermer le cercueil, je le repose au fond du trou que je rebouche ensuite. Je reprends le corps, je déploie mes ailes de scarabée. Je pars…
******
Un flash. Une détonation.
J’erre. Sans battement de cœur, je ne peux mesurer le temps. J’erre. Sans oreille, je ne peux savoir où est le haut, où est le bas. J’erre. Sans mon corps, je ne sais si j’avance ou si je reste immobile. J’erre…
Il me semble entendre un bruit, mais c’est impossible. Je ne devrais pas penser, et pourtant je pense… Comme le ressac d’une mer de sable ou de rochers.
J’ouvre les yeux. C’est impossible. Mais j’ouvre les yeux. Seules les ténèbres me parviennent. Et le froid. Et le silence. Non. Il y a le ressac.
Une lueur devant moi. Une sphère de lumière. Qui se balance. Une lanterne. Qui m’éclaire. Mon corps ressemble à mon corps, mais n’est pas mon corps. Une simple forme de glaise, d’argile. Avec un trou en son centre.
La forme du trou correspond à la sphère lumineuse qui se balance. La sphère peine à éclairer les environs. Je crois que je suis sur une barque faite en joncs. Ou en roseaux. En dessous de la barque, l’eau est noire. Et… solide ? Comme des milliers de petites écailles qui avanceraient ou reculeraient.
La barque avance seule. Je suis seul… Mon univers se résume à cela. Mon corps d’argile, qui commence à se décomposer. La barque sur un fleuve d’écailles. La lueur qui se balance…
J’attends.
J’attends.
Je ne peux faire qu’attendre, alors j’attends.
J’essaie de me souvenir, mais je ne me souviens de rien. Hormis la détonation. J’attends…
J’attends…
La barque heurte quelque chose. J’attends. Une force me lève, me pousse, me pousse à prendre la lueur entre mes mains. J’aimerais l’insérer dans le trou de ma poitrine, mais c’est interdit. Je ne sais comment, mais je le sais.
C’est interdit.
J’avance, pas à pas, sur un sol de pierre noire. Celle-ci luit, malgré sa noirceur. J’avance. Monter des marches me fait descendre un escalier. Je sais que je ne dois pas me retourner. Un sifflement derrière moi. Je. Ne. Dois. Pas. Me. Retourner.
Enfin, l’escalier commence, se finit. Disparait. Il n’y a devant moi que deux disques, à hauteur de mon corps. Je ne sais pas comment je le sais. Je sais que je dois déposer cette lueur sur l’un des disques. Je m’exécute. Il n’y a que moi, les deux disques, les anneaux immenses du Serpent. Sa tête me surplombe, me menace. S’apprête à dévorer ma glaise. Pphs, celui qui se repait des défunts. Le murmure de son nom fait vibrer l’argile.
Une plume descend de l’infini des cieux. Blanche. Pure. Unique. Elle se pose sur le deuxième disque. L’équilibre se fait peu à peu. Puis se rompt. La lueur, ma lueur ? se met à descendre. Infinitésimal par infinitésimal. J’entends le sifflement du serpent résonner dans ma glaise. La fissurer.
Pphs rejete sa tête vers l’arrière, il savoure le moment à venir.
Une colombe survole le disque.
Y dépose cinq plumes blanches, qui viennent s’ajouter à la première. L’attente m’est insupportable. Je relève la tête juste à temps. J’esquive la forme sombre qui me fonce dessus, m’écrase sans douceur au sol. Les odeurs ambiantes me montent à la tête, embrouillant mes sens. Je n’entends pas les murmures qui semblent vouloir me communiquer un savoir important.
— Lève-toi ! m’ordonne la forme devant moi.
Je lève les yeux. Devant moi, la sphère s’élève. Le déséquilibre redevient équilibre. Le serpent se fige. Il semble être de pierre. Devant moi, la colombe est toujours là . Peu à peu elle devient autre chose. Un faucon blanc. Un corbeau blanc. Un colibri blanc… A chaque seconde, l’oiseau change. Mais reste blanc.
— Tu va repartir maintenant. Tu me rejoindras dans un demi-cycle. Nous discuterons…
Le froid m’envahit de nouveau. Je ferme les yeux. Une lumière intense tente de passer à travers mes paupières. J’entends soudain le champ des oiseaux. Le bruit des voitures au loin. L’odeur des fleurs, la puanteur d’une poubelle. Le gout de la rosée dans l’air, et les résidus de diesel dans mes poumons.
Ouvrir les yeux est tout ce que je peux faire. Je pousse un profond soupir. Une main pressée contre mon épaule, j’observe les alentours. Ils ont bien changé. Cette histoire fait partie d'un tout plus grand ! |