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Downforyears
Spectacles
![]() ![]() Le maître de la Haute Villa(par Downforyears)La voix d’Azmaria se mêlait avec harmonie au chant de son violon. Les deux partenaires, l’un de chair, l’autre de bois, chantaient le souvenir d’une cité disparue depuis longtemps. La Silecienne à la peau blanche parcourue de veines indigo jouait et chantait depuis si longtemps… Sa tête se balançait légèrement au gré des notes, ses deux petites cornes pointues au sommet de son crâne dansant comme de fines lucioles.
Azmaria aurait tant voulu crier son épuisement, sa fatigue, sa peur… Son maitre n’avait pas besoin de mots pour entendre sa détresse. Plus que la voix de la chanteuse, plus que les cordes sous l’archet, il aimait par-dessus sentir tout le désespoir de ceux et celles qui le servaient. Il aimait lire la soumission en chacun de ses serfs. Il aimait contrôler.
Agal Nargl aimait aussi le luxe. Les nombreux ouvrages rangés à la perfection dans les rayons en bois précieux fixés aux murs, le tableau de maitre représentant une psionique en robe rouge peint des siècles auparavant, le lustre sphérique en cristal, le dernier totem Ashguri encore intact… Les affaires du Céphaloïdien brassaient des milliards de crédits toutes les heures, et il en profitait autant que possible. Non pas pour le plaisir, mais bel et bien pour tenir son rang.
‘‘Les Derniers Jours’’, ordonna-t-il mentalement à la Silecienne tout en rayant le paragraphe d’un document d’un geste fluide.
L’esclave à la peau blanche se tut quelques secondes, puis reprit sur une autre harmonique, jouant de son violon avec dextérité. L’air vibra avec intensité, alors qu’une nouvelle larme coulait sur son visage impassible. Agal Nargl approuva mentalement. Elle était bien dressée.
Tragédie élevée au rang de mythe, ode portée au rang d’opéra, ‘‘Les Derniers Jours de Solotriss’’ était l’œuvre préférée de celui qui travaillait derrière le long bureau d’acajou d’Ovéa, l’un des bois les plus rares et les plus chers de la Galaxie. Dans l’esprit de ses esclaves, ce classique du lyrisme faisait écho à leur épuisement, et à la perte de leur liberté.
Agal Nargl ne privait pas ses esclaves de leur liberté. Il leur en faisait oublier l’existence même. Un Humain, un Rongeur, un Semi-Géant, un Hylm… Toute créature vivante n’était qu’un outil. Un outil qu’il devait façonner, travailler, former. Un outil pour lequel il devait trouver un usage. Un outil qu’il devait revendre.
Un sourire se forma derrière les nombreux tentacules qui s’agitaient depuis sa lèvre supérieure et ses joues. Chacun de ces appendices lui permettaient de recevoir toutes les informations psychiques dont il avait besoin, ou d’envoyer ses ordres. Chaque extrémité frémissait en captant les milliers de pensées de chacun des êtres vivants de son domaine. Et ce qu’il venait de recevoir était très encourageant.
Malgré une farouche résistance, sa dernière acquisition, Aelys, abandonnait le combat peu à peu. Difficile de croire que cette esclave presque entièrement docile avait été l’une des cambrioleuses les plus retorses de Tétra.
Un grésillement l’interrompit, et l’hologramme d’un logo jaillit depuis une fente invisible de son bureau d’acajou. Une fleur entrelaçant une rapière.
— Monsieur de Hiercourt vient vous voir, lui indiqua une voix terne. — Que me veut-il ? demanda Agal intrigué. — Je ne sais pas… — Silence. Dans combien de temps ? — Dix minutes. — Je vais le recevoir moi-même, indiqua-t-il en coupant la communication.
D’un claquement de tentacule, Agal congédia la Silecienne. Celle-ci posa le violon et l’archet sur une petite table et effaça les plis sur sa grande toge blanche qui cachait avec peine le long réseau de dentelle métallique sur sa peau. Elle prit soin de s’incliner longuement vers son Maitre, et sortit enfin du bureau d’un pas lent, mesuré. Oui, il l’avait bien dressée.
Le Céphaloïdien passa une veste en soie, prit sa canne à pommeau, et sortit de la petite pièce de travail. Le claquement de ses talons résonna dans le grand hall au sol marbré, figeant les gestes de chacun de ses outils. Tant d’individus de tant d’espèces, et en ce moment parfait, tous se ressemblaient. Des corps penchés en avant, leur collier en métal pesant moins que son emprise psychique. Des centaines d’esprits bourdonnaient de peur à l’unisson, empêchant chacun de leurs muscles de les faire se mouvoir. A la moindre contrariété, Agal n’hésiterait pas à envoyer un courant électrique via leur collier. Un choc à la limite du supportable… Parfois mortel.
Mais ce qui effrayait encore plus ces pitoyables caricatures d’être sentients était la punition finale. Celle qui adviendrait si aucun acheteur ne décidait de payer pour eux. Un esclave non-vendu devenait une statue de pierre, une œuvre macabre qui ornerait les salons d’un Actionnaire excentrique. La rentabilité avant tout.
Agal quitta le hall principal pour bifurquer vers la Galerie. Le verre et le diamant s’y mariaient, s’y entrelaçaient, s’y unissaient pour ne plus former qu’un vaste couloir transparent. A plusieurs kilomètres en contrebas, les plus hautes tours de Tétra brillaient de mille feux.
Comme suspendue entre deux cieux constellés d’une infinité d’étoiles, la Galerie lui rappelait qu’il dominait Tétra, mais aussi la Galaxie.
Son nom était connu de chaque personnage important de la République. Il était reconnu, à raison, comme le meilleur fournisseur d’esclaves de tous les temps. Il était Agal Nargl. Et pourtant, il n’avait pas hâte de rencontrer son visiteur. Il prit son temps pour parcourir la Galerie.
Lorsque le vent d’altitude se rua dans ses tentacules, un maigre sourire s’étira sur ses lèvres. Le Céphaloïdien, comme les rares survivants de son espèce, avait été biberonné au froid. Il lui permettait d’éclaircir ses pensées. D’y faire le tri. Agal Nargl consulta l’heure sur sa montre à gousset. De Hiercourt n’arriverait que dans quelques minutes. Il décida de profiter de la vue.
Sa villa était un véritable diamant de lumière en lévitation dans le ciel de la Capitale. Les dômes aux milliers de facettes laissaient filtrer les lueurs des lampes à fusion disséminées dans toute la propriété. Les jardins, les salles de réception, les halls et les salles de travail n’étaient séparées de la troposphère que par quelques centimètres de verre et de métal. Un véritable cocon de soie en forme d’étoile de mer, plus proche des astres que n’importe qui, supporté par un titanesque monolithe anthracite de métal, de réacteurs et de stabilisateurs.
Une vibration sourde éclipsa les rafales de vent, l’interrompant dans ses pensées. Il détestait être interrompu dans ses pensées.
Une lévi-limousine s’approcha lentement du quai, et s’y posa avec grâce. Les longues portières papillon s’ouvrirent, laissant apparaitre un humain vêtu d’un costume blanc qui ne daigna pas sortir.
Sa crinière blanche, ses yeux verts emplis de détermination, ses quelques rides à peine marquées, son visage creux… Agal Nargl connaissait par cœur cet Humain qui paraissait n’avoir qu’une soixantaine d’années. Le Céphaloïdien n’avait jamais su son âge réel. Visite après visite, année après année, comme immunisé au passage du temps lui-même, Cyrus de Hiercourt ne changeait pas.
— Cher Monsieur de Hiercourt, s’inclina Agal Nargl. Je suis honoré de votre visite, bien que j’en sois assez surpris. — Je vais faire court, Nargl, l’interrompit l’homme d’une voix sèche en ne le regardant même pas. Vous avez récupéré un détenu accusé d’avoir cambriolé un Actionnaire. — Le Moustique ? Elle se nomme Aelys maintenant. — Peu m’importe. Elle a dérobé une matrice cristalline à un incapable. Nous devons la récupérer aussi vite que possible. Je vous laisse quatre semaines pour régler cette affaire. Si entre-temps vous n’avez pas réussi à percer son secret, alors je la saisirai. — Je ferai de mon mieux, Monsieur, promit Agal Nargl, toujours incliné. — Ne me décevez pas.
La lévi-limousine repartit comme elle était venue, laissant le Céphaloïdien penaud. Le vent lui parut soudainement bien trop glacial à cette altitude.
Cyrus de Hiercourt était le seul être qu’Agal Nargl craignait réellement dans toute la Galaxie. Une seule raison aurait pu lui suffire.
Il y en avait bien plus.
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